Saga Menier
Noisiel  •  Histoire sociale et industrielle

Gaston Menier et la Maison des dames des postes

Une initiative philanthropique au service des femmes employées dans les postes, les télégraphes et les téléphones à Paris, au début du XXe siècle.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la question du logement des employés devient une préoccupation importante des réformateurs sociaux. À Paris, le développement du téléphone entraîne le recrutement de nombreuses opératrices, souvent originaires de province, qui doivent vivre loin de leur famille dans des conditions parfois difficiles. Les communications téléphoniques ne sont pas encore automatiques : pour joindre un abonné, il faut passer par un central où les opératrices établissent manuellement les liaisons. Ce système nécessite un personnel nombreux, à majorité féminin, dont une partie doit pouvoir se loger dans la capitale à proximité de son lieu de travail.

C'est dans ce contexte que prend forme le projet de la Maison des dames des postes, des télégraphes et des téléphones. Il s'agit de proposer à ces employées un logement décent, des repas à prix modéré et des espaces permettant de lire, de travailler et de retrouver une vie collective. Gaston Menier, industriel chocolatier et parlementaire, apporte son concours financier à cette entreprise philanthropique. Il souscrit un nombre important de parts de la société constituée pour mener à bien le projet et en devient le secrétaire général, tandis que Jules Siegfried en assure la présidence.

Les repères du projet :
11 janvier 1905 : constitution de la société au capital initial de 135 000 francs.
7 juillet 1905 : pose de la première pierre.
1906 : achèvement de l'édifice, situé au 41, rue de Lille, à Paris.
Capacité : 111 chambres individuelles chauffées.

Maison des dames des postes à Paris
La Maison des dames des postes, rue de Lille à Paris.

L'engagement de Gaston Menier dans cette réalisation illustre une dimension moins connue de son activité publique : son soutien à des œuvres destinées à améliorer les conditions de vie des travailleurs. La Maison des dames des postes ne constitue pas seulement une réponse aux besoins de logement des employées ; elle cherche également à offrir à des femmes souvent isolées un cadre de vie collectif, associant hébergement, restauration, lecture et entraide.

Les habitations à bon marché

L'initiative s'inscrit dans le mouvement des habitations à bon marché, qui cherche à améliorer les conditions matérielles des classes modestes par des logements salubres et accessibles. Les préoccupations d'hygiène, de confort et de solidarité sociale prennent alors une place croissante dans les débats publics.

Alexandre Bérard, sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, est frappé par les conditions de logement et de restauration proposées aux femmes employées dans ses services. Les « dames des postes », originaires pour la plupart de province, souhaitent pouvoir se retrouver dans un cadre offrant davantage de confort et un semblant de vie familiale. Certaines pensions parisiennes restent en effet insuffisantes au regard des exigences nouvelles en matière d'hygiène sociale.

Construction de la Maison des dames des postes
Les travaux de construction de la Maison des dames des postes.

Pour concrétiser le projet, Alexandre Bérard fait appel à son ministre de tutelle, Georges Trouillot, afin de constituer une commission réunissant plusieurs personnalités engagées dans cette œuvre. Les députés Jules Siegfried, Gaston Menier et Albert Vazeille participent à cette mobilisation, aux côtés d'autres représentants de la vie publique. Les travaux de la commission aboutissent à la création d'une société par actions. La valeur d'émission des actions, fixée à 25 francs, doit permettre une souscription suffisamment large. Après la présentation du projet aux autorités compétentes, la société est constituée le 11 janvier 1905, avec un capital initial de 135 000 francs. Plusieurs membres de la commission siègent à son conseil d'administration.

Un terrain d'environ 600 mètres carrés est acquis au 41, rue de Lille, à proximité des bureaux de la Caisse nationale d'épargne postale et du central téléphonique. Les plans sont confiés à l'architecte Eugène Bliault. Le 7 juillet 1905, la première pierre est posée au cours d'une cérémonie présidée par Alexandre Bérard. Un tube de plomb contenant une médaille commémorative à l'effigie de la République, des pièces d'argent au millésime de 1905 et une collection de figurines postales est placé dans la maçonnerie.

11 janvier 1905

Constitution de la société destinée à réaliser la Maison des dames des postes.

7 juillet 1905

Pose de la première pierre en présence d'Alexandre Bérard.

1906

Achèvement de l'édifice et mise à disposition de ses installations au bénéfice des employées.

Pose de la première pierre de la Maison des dames des postes
Pose de la première pierre, le 7 juillet 1905.

Un immeuble conçu pour le confort et l'hygiène

L'immeuble compte six étages et présente une façade élégamment décorée, notamment par ses ferronneries. Derrière cette apparence soignée, sa conception fait appel aux techniques de construction modernes. Bien que la pierre soit seule visible en façade, l'édifice repose sur une ossature en béton armé étudiée par l'ingénieur Victor Loup selon le système breveté par Armand Considère (1841-1914) en 1905.

Le sous-sol est occupé par les cuisines et leurs dépendances, ainsi que par des lavabos et des vestiaires destinés notamment aux clientes du restaurant qui ne résident pas dans la maison. Au rez-de-chaussée, un vaste espace réunit une salle de lecture et de travail, un hall vitré et une salle de restaurant. Une grande cour complète l'ensemble. La maison peut accueillir 111 résidentes dans des chambres individuelles vastes, aérées et chauffées à la vapeur. Les pièces, d'une superficie indiquée d'environ douze mètres carrés, sont équipées d'un mobilier de style moderne pour l'époque : armoires à glace, penderies, tables de toilette et liseuses. Une frise de fleurs printanières peintes décore les chambres. L'eau chaude et des installations de bains sont également mises à la disposition des résidentes. L'organisation des lieux répond à une ambition précise : proposer un hébergement pratique et salubre sans renoncer à l'agrément. L'architecture, les équipements et les espaces communs témoignent de la volonté de concilier les progrès techniques avec les préoccupations sociales du temps.

Maison des dames des postes
La Maison des dames des postes et ses installations.

Un restaurant et des espaces de sociabilité

La restauration constitue un élément essentiel du projet. Le restaurant, aménagé dans un cadre soigné, ne s'adresse pas uniquement aux résidentes. La société décide également de l'ouvrir à d'autres femmes, qu'elles appartiennent ou non à l'administration des Postes : employées, ouvrières et travailleuses de différents secteurs. Malgré l'élégance de son installation, l'établissement propose une nourriture présentée dans les sources de l'époque comme abondante et saine, à des tarifs accessibles. Un repas complet peut notamment être obtenu pour 35 centimes, selon les informations publiées alors.

Les installations de la Maison des dames des postes
Les installations de la Maison des dames des postes.

Les loyers et les prix pratiqués doivent rester modérés. Les tarifs mentionnés dans les documents se situent entre 18 et 35 francs, tandis que la rémunération limitée du capital et les efforts consentis par les entrepreneurs contribuent à maintenir la vocation sociale de l'établissement. Le coût de l'entreprise dépasse cependant les 500 000 francs. Les souscriptions initiales et les dons ne suffisent pas à couvrir l'ensemble des dépenses. La société sollicite donc un emprunt auprès de la Société française de crédit des habitations à bon marché, tout en lançant de nouvelles souscriptions et des appels à la générosité.

La Maison des dames des postes à Paris
La Maison des dames des postes, rue de Lille à Paris.

La lecture et le travail occupent également une place importante dans la vie de la maison. La bibliothèque du cercle ne peut être enrichie que grâce aux dons, en raison des ressources limitées de la société. Plusieurs maisons d'édition offrent des volumes, bientôt rejointes par d'autres donateurs. Cette bibliothèque naissante bénéficie aux jeunes femmes qui fréquentent le cercle féminin.

Une œuvre sociale soutenue par Gaston Menier

La Maison des dames des postes illustre les efforts entrepris au début du XXe siècle pour améliorer les conditions de vie des femmes salariées dans les grandes villes. Le logement, la restauration, l'hygiène et l'accès à des espaces de lecture sont réunis dans un même établissement, conçu pour répondre aux besoins d'une profession en plein développement. Le soutien de Gaston Menier s'inscrit dans un mouvement plus large de philanthropie sociale et d'encouragement aux habitations à bon marché. Aux côtés de Jules Siegfried, d'Alexandre Bérard, d'Albert Vazeille et des autres acteurs du projet, il participe à une initiative qui cherche à associer solidarité, progrès technique et amélioration des conditions matérielles d'existence.

Le progrès technique au service du progrès social

Au-delà de sa fonction de logement, la Maison des dames des postes représente une tentative de recréer un cadre de vie collectif pour des femmes souvent éloignées de leur famille. Par ses chambres, son restaurant, ses espaces de lecture et ses équipements, elle témoigne d'une volonté d'allier confort, hygiène et entraide au début du XXe siècle.

Références mentionnées dans les documents historiques : L'Illustration, juillet 1905 ; Le Monde illustré, 1906.
Bernard Marrey : Un Capitalisme idéal , complété par une présentation historique éditoriale.
Saga Menier  •  Noisiel, Seine-et-Marne